
En ce samedi après-midi, nous étions attendus à la Librairie
des Orgues, située au 87 avenue de Flandre, dans le 19e arrondissement
de Paris, pour une visite des "coulisses" d'une librairie indépendante.
Une dizaine de chaises, un accueil chaleureux avec café, jus de fruits,
eau et petits gâteaux pour tout le monde et le sourire de la libraire,
Rosa 
Rosa nous présente sa librairie, qu'elle a depuis 5 ans mais qui existe
depuis 30 ans. La Librairie des Orgues vend également un peu de papeterie
et des cartes postales, sur lesquelles nous reviendront plus tard... Elle est
divisée en plusieurs rayons : sciences humaines, jeunesse et littérature.
Rosa nous a expliqué vraiment beaucoup, beaucoup de choses et il m'est
difficile de me souvenir par quel bout elle a commencé ! Mais voici les
grands points abordés :
- La formation des libraires : je n'étais pas au courant mais
être libraire ou employé en librairie ne "s'invente pas"
! Et non, il y a une formation de deux ans à suivre, après un
DEUG ou une licence en général. En fait, même la FNAC apporte
une formation équivalente à la formation publique. Il paraît
qu' il s'agit bien souvent d'étudiants qui ne veulent pas être
prof, ni chercheur, traducteur, etc. et qui se dirigent donc vers une autre
voie... On retrouve même des employés de librairies ayant un doctorat
en poche par exemple 
Il existe donc à la Librairie des Orgues (comme apparemment dans les
autres librairies indépendantes), un employé spécialisé
dans un rayon, au regard de sa formation (au cours de laquelle il aura choisi
son domaine de prédilection).
J'avoue avoir été surprise par ce point car jamais je n'ai eu
l'impression que les employés de librairie ou de la FNAC dans mon cas,
étaient "particulièrement calés", se contentant
d'interroger l'ordinateur lorsque je demande une référence ou
quelque chose comme ça... Bizarre donc, il faudrait que j'essaye de les
titiller un peu plus la prochaine fois, pour voir un peu ce qu'ils peuvent m'apporter
de plus.
- La loi Lang, concernant le prix unique du livre, a bien aidé
les libraires indépendants mais n'est pas respectée partout.
Si on prend l'exemple de la FNAC, jusqu'à décembre 2006,
elle proposait d'avoir une réduction de 5% sur les livres achetés
dans ses magasins ! Moi, en tant que consommatrice, franchement, je trouvais
ça bien et c'est vrai que je ne pensais pas du tout au fait que les petits
libraires ne pouvaient pas offrir une telle remise à leurs clients.
Deuxième exemple, celui d'Amazon France (ah ah ah, là
on s'attaque vraiment à mon "libraire" préféré
!). Et bien je ne savais pas que lui aussi enfreignait la loi ! Sauf que c'est
pire que la FNAC puisqu'il continue non seulement à offrir la remise
de 5% à ses clients mais qu'en plus il propose la livraison gratuite
pour les livres ! Encore une fois, en tant que consommatrice, je trouvais ça
super bien ! Mais lorsque Rosa, la libraire, nous a expliqué qu'ils étaient
totalement hors la loi et qu'en plus les libraires indépendants avaient
intenté un procès à Amazon France (qu'ils devraient gagner
au moins partiellement, pour supprimer la remise des 5% par exemple) et bien
ma vision du géant du commerce électronique a commencé
à changer... J'étais un peu complice de la "mort" à
venir des petits libraires ! Et pas seulement moi apparemment 
- Question soulevée : le livre devrait-il continuer à
être vendu en supermarché ? Plus particulièrement, nous
avons évoqué le cas des supermarchés Leclerc qui,
il est vrai, ont tout un rayon dédié aux livres, parfois même
le rayon est un peu "en dehors" du magasin, différencié
du reste je veux dire. C'est vrai qu'on peut se poser la question de la concurrence
aux petits libraires dans ce cas-là...
Je ne parle pas des supermarchés qui ont un petit rayon livres très
sommaire et comportant seulement quelques poches, quelques BD, quelques Arlequin
et livres de Pierre Bellemare 
- Rosa nous a présenté les 5 principaux éditeurs sur le
marché français mais franchement je ne me souviens plus de leurs
noms !
- Le choix des livres mis en avant est bien différent dans une
grande enseigne comme la FNAC et un libraire indépendant : en gros, les
éditeurs vont les "pousser" à mettre tel ou tel livre
sur les tables et la fréquence de rotation est plus grande : peut-être
un mois et encore.
Un libraire indépendant peut, au contraire, choisir de laisser certains
livres plus longtemps sur les tables s'ils correspondent à l'actualité
par exemple ou s'ils se vendent bien et évite au maximum d'être
influencé par les éditeurs quant aux livres à mettre en
avant.
Encore plus fort, je dirais même car Rosa nous a expliqué qu'à
la Librairie des Orgues tous les livres présentés sur les tables
ont été lus et "approuvés" pour leur qualité
par au moins un employé ! Même les livres de jeunesse et les BD
Alors là, vraiment, quel étonnement ! Ca explique en fait pourquoi on trouve des livres "sortis de nulle part" sur les étalages des librairies, alors même que l'on revient de la FNAC... Je pensais vraiment
que tout était selon les sorties de nouveaux livres et punto !
Ma vision du métier continuait de changer petit à petit et je
me disais que j'allais voir les rayons d'un autre oeil la prochaine fois...
- La partie "indigeste" du métier au niveau du temps passé
et de sa complexité est la gestion : gestion des frais de livraison,
des retours, des stocks, de la logistique, quoi. En outre, il faut constamment
négocier avec les éditeurs ou les représentants pour essayer
d'avoir au final de toutes petites remises bien méritées.
C'est pour cela que Rosa nous expliquait que les matins étaient généralement
dédiés à ces tâches : réception des livres,
gestion des stocks, accueil des représentants, etc.
- Au pays des "mauvais élèves" je retiendrai le cas
de Taschen qui sort un livre et 3 mois plus tard n'hésite pas
à le mettre en vente chez un "soldeur"... en aussi peu de temps,
comment le petit libraire peut-il rivaliser au niveau des prix ? Tout simplement,
il ne peut pas. 3 mois, c'est trop court pour "solder" un livre.
- Même pour le loyer d'une librairie il fau(drai)t pouvoir négocier,
ce qui est difficile lorsqu'on ne s'appelle pas Mc Do ou autres...
- Les horaires de libraire indépendant sont souvent lourds : 10h - 20h
par exemple, 6 jours sur 7, pour essayer d'être rentable ! Certains
libraires travaillent même le dimanche, c'est pour dire.
- Les libraires indépendants sont nombreux mais assez mal organisés
pour le moment, ce qui leur est préjudiciable mais "tout" va
changer bientôt, lorsqu'ils lanceront leur super-portail-dédié
! Wow, j'ai hâte de voir ce que ça va donner. Apparemment il y
a aura de la géolocalisation pour trouver les libraires indépedants
de votre quartier et on pourra commander/réserver un livre en ligne et
le retirer au magasin. Bon, il faut voir, quoi.
- Egalement, je ne le savais pas mais il existe un magazine des "livres
lus et conseillés par les libraires" et qui s'appelle PAGE.
Vous pourrez le trouver... chez votre libraire, of course !
- Concernant la répartition des prix des livres, Rosa nous a
donné l'exemple suivant : sur un livre qui coûterait 10 euros,
1 euro serait reversé à l'auteur (quoi ? Seulement ?!), 3 euros
seraient pour le libraire (!) et le reste serait divisé entre la distribution,
l'éditeur, etc. Bon, ben au moins je sais maintenant que ne dois pas
espérer m'enrichir en écrivant et publiant un livre 
Donc, imaginez ce que peut gagner un libraire sur le prix... d'un livre
de poche ! Et oui, en ce qui me concerne, ce n'est pas que je préfère
les livres de poche mais pire que cela, je n'achète quasiment que ça
! Les livres brochés sont, à mon goût, trop grands et chers.
Quelle honte pour moi, me direz-vous... peut-être mais je pense que beaucoup
de personnes de ma génération et de celles qui la suivent pensent
de la même manière malheureusement. La solution serait, pourquoi
pas, de proposer des livres brochés moins grands, plus transportables
dans les transports et tout. Un peu comme les magazines (féminins souvent)
qui proposent une grande version (la version "normale" on va dire)
et une version réduite ! C'est le cas, de tête, du magazine Psychologies par exemple.
En tous cas, j'ai appris qu'un éditeur n'était pas du tout obligé
de sortir une version poche d'un livre broché, mince alors
moi qui
attend justement la sortie de la version poche d'un livre avant l'acheter.
- Quelle ne fut encore ma surprise lorsque j'ai appris que Rosa, ma libraire
donc, faisaient plein de choses : participation à un magazine (PAGE,
donc), émission TV, radio et elle continue malgré tout, comme
tous les libraires et employés de librairie (normalement en tous cas)
à se former en lisant, afin de pouvoir renseigner les clients/lecteurs.
Pffff, 24h par jour, est-ce suffisant ?
- Un point "social" que je n'aurais pas pu soupçonner non
plus : les élections présidentielles influent sur la fréquentation
des librairies
Wow ! En fait, quand on y réfléchi, c'est
assez logique : on nous abreuve d'émissions dédiées sur
le sujet à la télévision, dans la presse, sans compter
les loisirs habituels, résultat : le temps n'est pas extensible, il faut
choisir et donc les gens vont moins dans les librairies en ce moment.
- La presse gratuite. Ah là là, la fameuse presse gratuite
embette les libraires indépendants car depuis, les gens, vous et moi,
avons pris la (mauvaise) habitude d'avoir de l'information sans payer, via 20
Minutes, Métro, Direct Soir et consorts. Sans compter
l'aspect web : de nos jours, il est facile de s'informer grâce au Net,
gratuitement.
- Quid également de l'avenir de la profession avec l'arrivée
prochaine des livres numériques ?
- Les cartes postales vendues à la Librairie des Orgues, dont
je vous avais parlé au tout début, est un point important à
noter car Rosa nous a expliqué qu'il s'agissait de cartes postales qu'on
ne trouverait pas partout, pour ne pas dire nulle part... Pourquoi ? Car il
s'agit d'un photographe indépendant qui fait lui-même ses
cartes postales, les imprime et tout ! La libraire préfère proposer
ce genre de produits afin de mieux rémunérer les photographes,
sans passer par des intermédiaires donc. 
Toute une éthique ! C'est comme manger bio en quelque sorte 
Au final, la vie de libraire est vraiment différente de celle
que je croyais, il ne s'agit pas de lire des livres toute la journée
et c'est tout, non, loin de là. Etre libraire, c'est apparemment toute
une éthique, je le répète, un choix de vie parfois
(souvent ?) difficile mais qui permet au libraire de vivre en accord avec lui-même,
avec sa conscience. Cette visite m'aura en tous cas permis de me rendre compte de tout ça et du fait qu'il faudrait que j'essaye d'aller plus souvent en librairie plutôt qu'à la FNAC...
Il y a aussi beaucoup de négociations, de relations à connaître
entre les différentes intervenants. Rosa nous expliquait à ce
propos qu'une réduction du nombre d'intervenants était inévitable
pour baisser les prix facturés (au libraire je pense pas au consommateur,
enfin je ne sais pas) et sauver la profession.
N'espérez pas non plus devenir "riche" car ce n'est apparemment
pas du tout le cas : entre le loyer (exhorbitant à Paris, en plus), les
salaires des employés et le fonds de livres, il vous restera tout juste
de quoi vivre et ajouter un tout petit morceau de beurre (ou de margarine...)
dans vos haricots !
Ma note pour cette sortie : 10/10 !